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Le déclin démographique mondial, causes, conséquences et remèdes possibles

Le déclin démographique mondial, causes, conséquences et remèdes possibles

Le  3 octobre 2006,  à l'Assemblée Nationale,  Jean Baechler,  de l'Institut,  a tenu une conférence sur un sujet pour lui inédit :  l'évolution mondiale de la démographie.  Un phénomène  encore  assez méconnu est que la baisse de la natalité que nous connaissons dans les pays occidentaux  s'est généralisée  dans l'ensemble du monde :  c'est une nouvelle manière  de vivre,  dans un monde urbanisé,  qui est en train d'apparaître,  les différences entre les régions tenant au point de départ du phénomène,  et à la pyramide des âges qui en est résultée.  Si on tire les conséquences mécaniques de ce régime,  qui n'assure pas  le renouvellement des générations,  on peut imaginer une baisse de la population mondiale,  voire  la disparition de l'espèce humaine  en quelques siècles.  
David Bensadon a réalisé la transcription de cette conférence.

Bonjour à toutes et à tous.

Je ne suis pas démographe de profession,  mais un généraliste de l’humain. J’ai été jusqu’au 31 août dernier Professeur de sociologie à la Sorbonne.  Je me suis intéressé à la géographie depuis une cinquantaine d’années,  en raison de mes études d’Histoire sous l’égide de l’Ecole des Annales qui a introduit dans les études historiques  les problèmes démographiques.

J’ai été éveillé à la nouvelle donne démographique dès 1974 par Pierre Chaunu, dont j’ai d’ailleurs publié comme directeur de collection  un des premiers ouvrages portant sur cette nouvelle donne démographique, Un futur sans avenir. En tant que sociologue, j’ai été amené à prolonger cet éveil au problème démographique. Enfin, les destinées de l’espèce humaine m’intéressent en tant que philosophe.

Une mise en garde, au delà de mon incompétence en tant que démographe, me paraît indispensable. Le thème de la démographie touche à la vie, et tout ce qui touche à la vie éveille les passions.  L’homme de science est dépourvu de passion lorsqu’il pratique la science. Vous devez de votre côté faire un effort pour mettre les vôtre entre parenthèses.  C’est une ascèse qui n’est pas facile de pratiquer  mais qui me paraît indispensable.

Plusieurs points de vue sont possibles pour aborder ces problèmes, outre bien entendu celui du démographe.


•    celui de l’idéologue tout d’abord, qui met en corrélation un état souhaitable de la démographie, avec l’idée qu’il se fait du bonheur du genre humain.

•    celui du politique, qui doit gérer un état constaté de la démographie de manière à rendre compatible cet état avec la recherche du bien commun.

•    celui du chercheur qui, du moins en principe, poursuit la vérité, recherche les bonnes réponses aux questions correctement posées.


Je pense que l’idéologie doit être bannie de manière permanente,  parce qu’elle conduit à corrompre et à pervertir.  Mais ce sujet est facilement passionnel,  et la passion conduit à l’idéologie.
De son côté,  le politique a besoin de se fonder sur des propositions sinon vraies, du moins vraisemblables. Mais je ne suis pas ni un homme politique, ni un idéologue, par conséquent j’adopterai l’attitude du chercheur. Quelles sont donc les questions pertinentes, et leurs réponses plausibles ?

Il se trouve également que chacun d’entre nous,  en tant que citoyen,  s’intéresse au point de vue du politique.  Or, celui-ci ne consiste pas à poser des questions et à chercher des réponses, mais à cerner des problèmes et à leur chercher des solutions.

Je me propose, si vous le voulez bien, de passer en revue successivement  les questions et les réponses, puis le problème (car je crois qu’il n’y en a qu’un) et les solutions.

Commençons par les questions et les réponses. Je pense qu’on peut dire l’essentiel en cinq questions, leurs réponses proposant un diagnostic clair. Cela soulèvera une sixième question, dont la réponse pourrait être une étiologie de la situation actuelle.

Commençons par le diagnostic.

1ère question : Qu’y a-t-il de nouveau en matière de démographie ?

Je suppose que vous connaissez la réponse, puisqu’elle a été très largement médiatisée. Depuis le début des années 1960 (en 1964 d’après Pierre Chaunu),  on observe une baisse régulière, voire un effondrement du taux de fécondité,  en dessous du taux de remplacement des générations,  d’abord en Europe,  et avec un petit décalage dans les autres pays industrialisés du Japon et d’Amérique du nord. Le phénomène est en train de gagner la planète entière,  j’y reviendrai dans un instant.

un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité

En effet, si l’on considère l’humanité toute entière comme un pool démographique unique, il semble qu’il soit tombé sous le seuil fatidique de 2,1 enfants par femme. D’où la question, quoi de neuf ?

La réponse est tout de même stupéfiante. C’est un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité. D’une part,  la situation paraît installée durablement (depuis deux générations),  d’autre part ce phénomène semble atteindre l’espèce elle-même,  et non plus certaines populations locales ou régionales. Il y a bien sûr le cas célèbre des Amérindiens qui,  à la suite de la conquête espagnole,  ont connu d’abord une catastrophe épidémique, puis se sont littéralement abstenus de se reproduire pendant environ deux siècles. Mais ce phénomène est nouveau car l’humanité en tant qu’espèce animale paraît gagnée par cet effondrement démographique.

2ème question : de quoi s’agit-il précisément ?

Vous connaissez encore une fois la réponse, il s’agit du taux de fécondité, du nombre moyen d’enfants par femme. Pourquoi par femme ? Parce que dans le règne vivant sexué, la reproduction dépend des femelles, et l’on sait que si le taux descend en dessous de 2,1 enfants par femme, la population baisse quantitativement à la génération suivante et fini par disparaître purement et simplement au bout d’un certain nombre de générations.

Alors je me suis livré à un calcul tout à fait grossier, qui n’est pas une prévision de l’avenir, mais qui est malgré tout parlant. Supposons un taux de 1,5 (nettement en dessous de 2,1). En Italie, en Espagne, en Allemagne, on est aujourd’hui en dessous de 1,5. Dans certaines régions d’Italie du nord, on est à 0,8, c’est-à-dire le taux qui régnait à Leningrad pendant le siège des mille jours, ce qui vous donne une idée de la situation.
Supposons donc un taux de 1,5 qui se reproduit de génération en génération  et,  partant d’une population mondiale de 7 milliards, pour faciliter le calcul.
Au bout de 5 générations, si le taux est maintenu, c’est-à-dire au bout de 150 ans, il reste 1 301 541 000 êtres humains.
Au bout de 10 générations, 300 ans, à l’échelle de l’histoire humaine ce n’est rien, il en reste 242 001 000.
Au bout de 25 générations, c’est-à-dire 750 ans, le règne de saint Louis, il en reste 1 556 000. Et au bout de 100 générations, 3000 ans, il n’en reste plus du tout.
Autrement dit, ces taux inférieurs au taux de reproduction, signalent la condamnation à mort de l’espèce humaine, et non pas de telle ou telle population.

Ce phénomène est,  me semble-t-il,  à distinguer de problèmes distincts, qui sont bien entendu plus ou moins reliés à ce problème de base, mais qui soulèvent des questions différentes. Par exemple, quel pourrait être l’optimum de la population ?  Quelle serait la population souhaitable ? Personne ne le sait, les spécialistes en discutent. Les chiffres absolus, la pyramide des âges, le vieillissement, tous ces problèmes sont réels, mais ils risquent de masquer ce que je crois être le problème central, la disparition de l’espèce humaine du domaine du vivant. Nous savons que les espèces vivantes sont mortelles, il n’y a aucune raison pour que l’espèce humaine échappe à cette possibilité. D’où la troisième question pour essayer d’y voir un peu plus clair.

3ème question : Le phénomène est-t-il transitoire ou structurel ?

Personne ne le sait, pour la bonne raison que le phénomène porte sur l’avenir, et qu’il est impossible de prévoir l’avenir, et en particulier l’avenir de l’humanité. Par contre il est possible de construire des scénarios, ramenés à 2 fondamentaux, et de peser leur probabilité relative.


1er scénario, la transition démographique.

Il est connu, on en parle beaucoup moins aujourd’hui,  mais on en a parlé pendant des décennies. Je peux le résumer de la manière suivante :  considérons la mortalité en baisse dans une population donnée, en particulier la mortalité infantile (entre 0 et 1 an) et la mortalité de adolescents. Bref, la mortalité avant que ne soient parvenus à l’âge de la reproduction les effectifs de cette population. Eh bien,  si cette mortalité s’effondre brutalement  alors que la natalité  reste ce qu’elle était, on assiste à une explosion démographique  dont les exemples particulièrement marquants sont ceux de l’Europe et de la Russie (avec un certain décalage) à partir des années 1730-1750,  sauf en France.  Puis,  au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, le monde entier a connu un phénomène de ce genre.
L’explosion est tellement forte qu’une adaptation intervient par la baisse progressive de la natalité sur plusieurs générations.
Le scénario de la transition démographique pronostique que l’on retrouvera un équilibre entre les naissances et les décès, mais appliqué à des populations beaucoup plus importantes en chiffres absolus.

Que penser de ce scénario, qui fut développé par exemple dans la revue Population, que j’ai pratiquée pendant de longues années ? Effectivement, rien n’a été inventé. Une décélération rapide de la natalité s’est vérifiée en Europe, en Russie et en Amérique du nord, puis dans le reste du monde que l’on qualifiait encore récemment de sous-développé.
On peut tout de même objecter que la transition démographique européenne était accomplie depuis longtemps (entre la fin du XIXe et le début du XXe)  quand la fécondité s’est effondrée. Par conséquent, l’hypothèse doit être évoquée que cette transition démographique masque en fait un phénomène distinct, que l’on peut appeler implosion démographique, ce qui vous conduit au deuxième scénario.

2ème scénario, des contraintes nouvelles sont apparues qui rendent problématique la perpétuation biologique de l’espèce.

La véracité de ce scénario  ne peut évidemment pas être vérifiée,  on ne le saura que dans quelques siècles.  A vrai dire, s’il s’avère exact,  personne ne le verra jamais  parce qu’il faut au moins un être vivant pour constater le désastre,  donc l’humanité n’aura pas disparu. Si elle disparaît, il n’y aura plus personne pour constater sa propre disparition.  Peu importe. Il suffit que le scénario soit plausible pour que cette alternative soit retenue entre la disparition de l’espèce ou la levée des contraintes. Autrement dit, la question devient :  une levée des contraintes est-elle possible ou non  de manière délibérée ou spontanée ?


Aucune population ne s’arrête au taux de 2,1,
il y a une semble-t-il une tendance irrésistible  
à tomber en dessous

4e question : le phénomène est-il régional ou planétaire ?

La réponse est de plus en plus claire : partout où la transition démographique  est effective, le franchissement du seuil s’effectue  et conduit à l’implosion. Aucune population ne s’arrête au taux de 2,1, il y a une semble-t-il une tendance irrésistible  à tomber en dessous.

Bien entendu, il y a des exceptions notables, à grande échelle, par exemple l’Afrique sub-saharienne, qui est dans une situation très particulière.  Mais, même en Afrique, partout où la modernisation s’effectue, le taux s’effondre en dessous du seuil. Il semble que l’humanité comme pool unique est tombée en-dessous du seuil fatidique.

Pendant plusieurs générations, la transition masque l’implosion. En effet, dans les pays à transition récente ou en train de s’effectuer (pyramide jeune des âges),  la population continue à augmenter pendant plusieurs générations, dépendant d’un certain nombre de facteurs. Si on ne prolonge pas les calculs au-delà d’une certaine date, par exemple 2050, on peut prévoir que la population indienne atteindra 1,5 milliards d’individus, ce qui affole évidemment les autorités onusiennes et les journaux. Mais cela ne veut absolument rien dire. Si vous êtes allés récemment en Inde, on n’a pas du tout le sentiment d’une explosion démographique, bien au contraire et de fait, le taux à l’échelle de l’Inde est tombé en dessous de 2,1. On n’y voit pas tellement d’enfants, on voit une population très jeune donc qui continuera à augmenter.
Alors mes statistiques s’arrêtent en général en 2050.
Je me suis renseigné auprès d’un statisticien. Il m’a dit que pour de raisons mathématiques qui m’échappent complètement, on ne peut pas calculer au-delà de manière réaliste. Cette date n’a aucune pertinence pour le problème posé, mais le fait d’insister sur 2050 a deux conséquences qui me paraissent fâcheuses.
L’une consiste à dire « après moi, le déluge ». Combien d’entre nous seront ici encore en vie en 2050 ? L’autre réaction, plus humaniste, consiste à dire « il se passera forcément quelque chose ». Or si les contraintes sont permanentes, l’hypothèse doit être évoquée qu’il ne se passera rien.  Il y  aura la répétition du même, indéfiniment, et donc la disparition de l’espèce.


D’où la 5ème question : quelle est la place de ce phénomène dans l’histoire générale de l’espèce ?

Je résumerai la réponse de la manière suivante :  partons d’abord d’une proposition à ne jamais oublier, à savoir que l’espèce humaine est d’abord une espèce animale.  En tant qu’espèce sur l’arbre du vivant, elle est mortelle  si les individus qui la composent n’assurent pas sa perpétuation. Or la fécondité de l’espèce humaine en tant qu’animal,  est précaire.
Nous ne sommes pas particulièrement bien dotés par la nature pour nous reproduire, pour deux raisons fondamentales.
D’abord la fécondité des femmes est faible. La période de fécondité est limitée, le nombre d’enfants possibles à chaque fois est très limité.  Mais surtout cette fécondité déjà faible,  est limitée à l’état naturel, c’est-à-dire avant la mise au point de la médecine contemporaine, par la stérilité. Une proportion non négligeable des femmes, qui allaitent, ne conçoivent pas. Les périodes d’allaitement sont variables selon les sociétés,   mais avant l’ère moderne, c’était au minimum deux ans et demi, donc on ne pouvait avoir un autre enfant qu’au bout de trois ans et demi.
Chez le chasseur-cueilleur, c’est plus long, un deuxième enfant n’est possible qu’au bout de quatre ans et demi. Donc cela réduit le nombre d’enfants potentiel. Par conséquent, une fraction importante de la capacité démographique  est tout simplement abolie par un certain nombre de contraintes contre lesquelles l’humanité n’a rien pu faire pendant 100 000 ou 200 000 ans.
La seconde raison de la précarité de la démographie, c’est la fragilité des enfants humains. En effet, la mortalité normale d’une classe d’âge est de l’ordre de 50%, un enfant sur deux n’atteint pas l’âge de la reproduction. Ces chiffre nous paraissent ahurissants, mais il se sont imposés il n’y a pas si longtemps.
Cela concerne une base continue.

Jusqu’ici, l’humanité a connu deux grands régimes démographiques.

D’abord un régime paléolithique des prédateurs,  les chasseurs-cueilleurs. Les densités sont extrêmement faibles, 1 habitant pour 10 km², donc une dispersion considérable. Le taux de fécondité était tout juste au niveau du remplacement des générations.  En effet, les contraintes abaissant la fécondité jouaient à plein, de telle sorte que les femmes fécondes et qui avaient une vie féconde normale de la puberté à la ménopause, n’avaient guère que deux ou trois enfants, conduits à l’âge de reproduction. Cela explique la croissance extrêmement lente de la population humaine puisqu’il a fallu entre 100 000 et 200 000 ans pour que l’humanité soit incarnée dans 2 à 20 millions d’individus. C’était environ 20 millions au moment où, il y a 10 000 ans, a commencé la néolithisation.

Il y a alors eu très certainement des disparitions locales ou régionales de populations, mais celles-ci n’étant pas documentées, on ne peut rien en dire. Malgré tout, on peut signaler le mystère qui entoure la disparition de nos cousins germains. L’hypothèse la plus probable est d’ordre démographique. Les effectifs étaient très faibles, quelques dizaines de milliers d’individus seulement, et lors de la dernière glaciation, il semble qu’il y ait eu une dispersion en pools démographiques trop petites pour que  soit garanti de génération en génération un nombre égal d’hommes et de femmes. En effet, lorsque les pools démographiques sont inférieurs à 500 ou 1000 individus, au bout de quelques générations, il n’y a plus que des hommes ou que des femmes, alors ça ne marche pas.  C’est l’hypothèse la plus probable.

Le deuxième régime est le régime néolithique, pour simplifier celui des agriculteurs. Les densités ont fait un bond prodigieux (x100), ce qui explique que la population humaine est atteint le milliard d’individus aux alentour de l’an 1800 de notre ère, il n’y a donc pas très longtemps. En 10 000 ans, il y a eu un bond formidable de la population humaine.

Cela vaut pour l’ensemble. A l’échelle régionale et de période en période, on note des fluctuations énormes de population avec des baisses parfois vertigineuses.
La moitié de la population européenne a ainsi disparu en quelques années au milieu du XIVe siècle, lors de l’épisode célèbre de la Peste Noire, en fait une succession de pestes.
Comment s’expliquent ces fluctuations énormes ? De manière simple, il y a des phases d’effondrement liées aux famines (qui correspondent souvent aux fluctuations climatiques),  aux épidémies, aux guerres. Tous ces phénomènes sont d’ailleurs liés de manière complexe.

Et puis,  succédant à ces périodes d’effondrement, il y a des phases de reprise rapide de la population.  En effet, la fécondité des survivants est mise en œuvre, car dans les phases d’effondrement, ce sont les enfants et les vieillards qui sont touchés en priorité. Les pyramides des âges sont donc complètement déformées au sommet et à la base, mais entre les deux, il y a les âges féconds. Les humains se remettent à avoir des enfants, mobilisent les réserves de fécondité, et en quelques générations, les vides sont comblés.
Il y a suffisamment de chiffres à ce sujet à partir du XIVe et XV siècle. Parmi les épisodes célèbres, celui du Japon, où trois famines successives ont entraîné l’effondrement de moitié de la population, parfois davantage dans certaines régions.

En Europe, il y a eu la Guerre de Trente ans, et ses conséquences dans beaucoup de régions d’Allemagne du nord, où la population s’est effondrée des 4/5, ce qui explique que l’Allemagne ait disparu de l’histoire européenne pendant environ un siècle, le temps de reconstituer les effectifs.

Si l’on admet mes propos, la question qui se pose est alors la suivante :


la nouvelle donne démographique est-elle l’expression de la mise en place d’un nouveau régime démographique ? Après le paléolithique et le néolithique, il y  aurait-il un régime moderne qui se mettrait en place ?


La réponse dépend du statut que l’on accorde à la modernité. Il y a deux interprétations possibles.

Celle qui domine très largement peut être résumée ainsi :  la modernité est un faciès culturel européen qui, en raison d’un certain nombre de circonstances, est devenu planétaire et par conséquent, est interne au néolithique. Par conséquent il n’y a aucune raison de considérer qu’un nouveau modèle démographique se met en place.

Malheureusement il y a une seconde interprétation, que j’ai défendue depuis un certain nombre d’années dans diverses publications, à savoir que la modernité pourrait bien être un stade inédit dans l’aventure humaine, un stade analogue à ce qu’a été le paléolithique et le néolithique, ce que j’appelle une nouvelle matrice culturelle. Autrement dit, la transition que nous avons connue en Europe,  et que la planète connaît en ce moment depuis cinq ou six siècles, est l’analogue de ce que l’humanité a vécu mais pendant 6000 à 8000 ans entre la fin du paléolithique et le début du néolithique.

Alors j’insiste sur ce point,  il est impossible de savoir aujourd’hui  quelle est la bonne hypothèse, mais comme la deuxième est intéressante, parce qu’elle conduit à des conclusions non quelconques et qu’elle est tout à fait plausible, elle mérite d’être explorée. Si on ne l’explorait pas, on risquerait de passer à coté de phénomènes actuels, qui pourraient être des indices ou symptômes de l’émergence de cette nouvelle matrice culturelle, et on ne comprendrait pas grand-chose à ce qui se passe dans le monde depuis cinq ou six siècles.

il se pourrait fort bien que le régime démographique moderne
soit incompatible avec la perpétuation biologique de l’espèce


Retenons, au titre d’hypothèse, qu’il se pourrait fort bien que le régime démographique moderne soit incompatible avec la perpétuation biologique de l’espèce. C’est une hypothèse scientifique, elle est cohérente logiquement, et elle ne heurte pas le bon sens. D’innombrables espèces animales ont disparu parce qu’elles ont rencontré des contraintes qui les empêchaient de se perpétuer.
Pourquoi pas l’espèce humaine ? Ce qui me conduit à l’étiologie, y a-t-il une explication possible qui viendrait conforter cette hypothèse, et une sixième question : pourquoi ?

6ème question : pourquoi cette nouvelle donne, et pourquoi cette implosion ?

Je proposerai une réponse  qui ne m’est pas personnelle.  Nous avons la possibilité de forger un modèle rustique mais réaliste,  sinon dans le détail.  Ce modèle repose sur l’idée de bilan des naissances successives, bilan établi par ceux qui ont en charge les enfants, c’est-à-dire  d’une part les femmes, et dont le bilan dépend de la fécondité, et d’autre part les ménages, les parents qui ont la charge des enfant pendant environ un tiers de la vie d’un être humain (ceci d’ailleurs quelle que soit l’époque considérée, au paléolithique, au néolithique ou de nos jours). C’est énorme, nous sommes l’espèce animale qui consomme le plus de ressources pour simplement remplacer les générations et reprogrammer les cultures. Il faut tenir compte d’une part de la mortalité infantile et juvénile (les parents sont bien entendu intéressés par les enfants vivants, conduits à l’âge adulte, il faut donc défalquer la mortalité infantile), et d’autre part des moyens de contrôler la fécondité.

Sur ce modèle que constate-t-on aujourd’hui ?

D’abord la mortalité infantile est devenue négligeable. Elle est de l’ordre de 6 ou 8 pour mille. A ceux que cela arrive, ce n’est pas négligeable, mais quand les chiffres deviennent minimes, cela n’arrive qu’aux autres. Donc on peut ne plus en tenir compte. Quant au contrôle de la fécondité, il est évidemment complexe. Par conséquent, on peut en conclure que les femmes et les ménages ont le nombre d’enfants qu’ils ont décidé d’avoir, et qu’on peut négliger les accidents.

De là, comment peut-on prédire le nombre d’enfants par ménage ?
La réponse est évidente, le nombre d’enfant est celui du rang au-delà duquel le bilan devient négatif. En quoi consiste ce bilan ?


 Dans les sociétés modernes, il est facile de démontrer que le bilan devient négatif entre 0 et 1 enfant pour toutes les femmes qui veulent faire carrière ou qui ne veulent pas prendre en charge un ménage.
Il inclut à l’actif tous les avantages de toute nature :


•    affectifs,
•    économiques (préparer sa retraite, cela a joué pendant très longtemps),
•    de prestige (dans certaines sociétés avoir beaucoup d’enfants conféraient du prestige),
•    militaires (dans des sociétés tribales guerrières, il est important d’avoir beaucoup de fils qui deviendront des guerriers, afin de gagner,
•    etc.…


Il y a toute une série d’arguments que je ne détaillerai pas mais que vous pouvez facilement compléter, qui sont à mettre à l’actif. J’insiste sur le fait que le facteur purement économique est un facteur dans le calcul parmi beaucoup d’autres, on ne peut pas exclure que dans beaucoup de cas, il soit sinon négligeable, du moins secondaire.


Du côté du passif, c’est aussi facile de repérer les éléments du calcul :


•    dépenses de ressources (éducation)
•    dépenses en terme de soucis, temps et énergie consacrée
•    coûts d’opportunité (ce à quoi il faut renoncer si on a décidé d’avoir un enfant supplémentaire. Des loisirs, une carrière, la liberté de circuler, de changer…


Le bilan devient négatif entre 1 et 2 enfants
pour pratiquement toutes les autres femmes,
pour la plupart des ménages

Dans les sociétés modernes, il est facile de démontrer que le bilan devient négatif entre 0 et 1 enfant pour toutes les femmes qui veulent faire carrière ou qui ne veulent pas prendre en charge un ménage. En effet, un des aspects inédits de la modernité est la déconnexion entre la fondation d’un couple et la fondation d’un ménage.  Ce qui est inédit dans l’histoire de l’humanité. Un couple peut se former sans que la finalité soit d’avoir des enfants.
Cette distinction est devenue tout à fait essentielle. Le bilan devient négatif entre 1 et 2 enfants pour pratiquement toutes les autres femmes, pour la plupart des ménages. Au-delà de deux, on peut considérer que le bilan devient anecdotique ou idiosyncratique. Il y a des gens qui pour des raisons variées, ont besoin ou aiment avoir plus de deux enfants, et les statistiques depuis 40 ans vérifient cette hypothèse.

Avec ce modèle extrêmement simple, on peut expliquer par exemple expliquer pourquoi en Suisse, parmi la génération des femmes qui viennent de terminer leur carrière démographique (les femmes nées dans les années 1950-55), un tiers de celles qui ont fait des études supérieures n’ont pas eu d’enfants, et n’en auront évidemment jamais, puisque leur carrière est terminée.
Dans le détail, cela n’explique pas tout, si l’on ne rentre pas davantage dans le détail, cela marche.

Je résume. Le bilan que les ménage appliquent aux enfants peut être négatif à 0 (il n’y a pas d’enfant), à 1 ou à 2, et c’est à peu près ce que l’on constate. Les taux de 1,3, - 1,5 - 1,8 correspondent à cette situation.


J’en viens au deuxième point, à savoir les problèmes et solutions.

Les questions-réponses expliquent pourquoi la réalité est ce que nous constatons qu’elle est, du moins si les questions sont bien posées et si les réponses sont bonnes. En quoi cela est-il un problème est une autre question, tout à fait différente. En effet, plusieurs attitudes sont possibles.
Pour les uns, l’idée que l’humanité disparaisse est merveilleuse. Il y a des nihilistes qui trouvent cela tout à fait bien ; on peut en repérer par exemple dans certains milieux écologistes, qui sont persuadés que le seul moyen de sauver la planète est de faire disparaître l’humanité. Il y a l’attitude cynique. L’humanité disparaîtra peut-être ou sûrement, mais « ce sera après nous, donc ils se débrouilleront ». Il y a l’attitude réaliste, à savoir que « de toutes façons, l’humanité disparaîtra un jour d’une manière ou d’une autre ». Soit à l’occasion d’un big crunch, de l’extinction du soleil, ou d’une météorite géante, soit, pourquoi pas, en faisant l’amour sans faire d’enfant. Il y a plusieurs voies vers cette fin inéluctable.

Pour qu’il y ait problème, il faut postuler que le problème en soit un pour quelqu’un, sinon il n’y a pas de problème. Qui cela peut-il être ? Ceux qui sont directement touchés par ce développement démographique, du moment qu’ils le sont.

Or ces deux conditions ne sont pas nécessairement remplies en même temps.


Dans la première situation, on doit faire la distinction entre d’une part des problèmes de transition avant que l’implosion ne soit devenue trop grave et peut-être irréversible (où les deux conditions étant réunies, on peut considérer que les problèmes seront perçus), et des solutions exigées. La question devient alors : y a-t-il des solutions applicables délibérément ?

Dans la seconde situation, il y a des problèmes structurels à très long terme, qui pourraient être perçus, mais qui sont peu susceptibles de mobiliser des énergies. La question devient alors : y a-t-il des solutions spontanées ou non ? C’est évidemment cette deuxième situation qui est intéressante.

Y a-t-il des solutions ?  Oui.  
Elles sont disponibles et d’application facile,
du moins en principe

 Considérons rapidement la première : les problèmes transitoires et les solutions délibérées. Les problèmes qui se posent au plus grand nombre sont faciles à repérer, suscitent les intérêts et les passions. Ils peuvent être rangés en  grandes classes.

Nous avons d’abord les problèmes qui résultent de l’inversion de la pyramide des âges. Nous y sommes, et cela va s’accentuer de manière dramatique et spectaculaire. Le problème est évidemment ici  le vieillissement et ses conséquences. Il est à l’ordre du jour, par conséquent tout le monde en parle, dans l’ordre d’ailleurs des urgences successives.
On constate rétrospectivement le problème des retraites, celui de la sécurité sociale au sens large du terme, et les déficits dans la force de travail. Il y a probablement des problèmes latents mais qui sont beaucoup plus difficiles à cerner. Je ne vois pas très bien quels instruments permettraient de les saisir mais on les pressent au moins, en particulier l’énergie collective. Une pyramide inversée a peu de chances de correspondre à une société dynamique. Le dynamisme et la créativité ne peuvent donc être que minées par ce phénomène.

Y a-t-il des solutions ?  Oui.  Elles sont disponibles et d’application facile, du moins en principe.
Il peut y avoir,  il y aura et il y a des difficultés politiques,  mais elles seront transitoires, parce que la force des problèmes est telle que d’une manière ou d’une autre, ça passera, du moins pour les plus cernables.
Le plus évident, c’est le recul de l’âge du départ à la retraite. C’est inévitable. Plus cruel, mais probablement inévitable également, c’est l’allègement du poids des retraites par les phénomènes d’inflation, de retranchement des retraites, de prélèvements obligatoires. Bref, les retraites seront nominalement maintenues, éventuellement augmentées, mais tendront de plus en plus vers de la monnaie de singe. On imagine difficilement les personnes âgées descendant dans la rue, montant des barricades. Les adultes l’imposeront d’une manière ou d’une autre. Dans les pays démocratiques, on le fera avec élégance, mais le résultat sera le même.

Plus cruelle encore, l’organisation de mouroirs pour vieillards. C’est déjà la solution chinoise. On place les vieux dans des maisons de retraites en sachant pertinemment que cela accélère prodigieusement l’issue fatale : c’est un moyen de s’en débarrasser.

Du côté de l’apport de travail, il y a l’immigration sélective, qui n’est pas tellement facile à mettre en œuvre, mais on le pourra si on arrive à se libérer de l’exception culturelle française. Cela ne pose pas tellement de problème, mais ce n’est que transitoire. Ce n’est que la phase de vieillissement, ce n’est pas la phase d’implosion et de disparition biologique.

Deuxième problème, dont on parle dans les journaux, ce que j’appellerai les différentiels démographiques, le fait que l’inversion et le vieillissement ne progressent pas au même rythme partout et ce, pendant de longues périodes, des décennies et peut-être davantage.

il y a inévitablement des pays plus dynamiques
et plus performants que d’autres

Quelles en sont les implications ?

Il y a inévitablement des mouvements de population des hautes pressions vers les basses pressions démographiques, c’est irrésistible. Comme disait Alfred Sauvy il y a fort longtemps, d’une manière ou d’une autre, ils passent. Le problème ici n’est pas démographique, ce n’est que bénéfice. Le problème est que l’immigration sauvage ne tient compte ni des besoins, ni des capacités des populations d’accueil, par conséquent cela pose des difficultés dont il est inutile que je vous entretienne.

D’autre part, autre implication, il y a inévitablement des pays plus dynamiques et plus performants que d’autres. Ceux qui ont des enfants gagnent, tôt ou tard. Les conséquences sont ici beaucoup plus importantes, il y a des réaménagements à l’échelle planétaire, en terme de rapports de force et de poids ;  plus insidieusement,  des migrations des plus jeunes,  plus dynamiques et plus compétents  vers les pôles les plus dynamiques, ce qui conduit à une accentuation des déséquilibres et des différentiels démographiques.
Ce phénomène est déjà observable à très grande échelle entre l’Europe et l’Amérique du Nord, où vous avez une immigration non pas massive,  mais des meilleurs.  Or, une culture,  en terme de matière grise, repose, en ce qui concerne la créativité, sur quelques centaines  voire quelques milliers d’individus. Si ceux-là partent,  la créativité disparaît,  et cela du jour au lendemain.
Un exemple historique célèbre, celui de l’Allemagne nazie, qui dès 1933, a vu partir en Amérique du nord environ 450 savants de très haut niveau. Cela a stérilisé considérablement la recherche allemande. Ces phénomènes sont également visibles  entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest. L’Europe de l’Est est en train de se vider de ses meilleurs éléments.  Encore plus visible à l’échelle régionale, l’ex-Allemagne de l’Est et l’ex-Allemagne de l’Ouest. L’ex-Allemagne de l’Est se vide et devient d’abord un désert de compétences, un désert d’adultes, puis finalement un désert démographique.

Y a-t-il dans ce cas des solutions ?

Elles sont non pas difficiles à concevoir, mais beaucoup plus difficiles à mettre en œuvre. Jusqu’ici, aucune politique délibérée de contrôle de l’immigration sauvage n’a marché, et l’on peut prédire qu’aucune ne marchera, outre qu’elle a des conséquences fâcheuses dans différents domaines.

La cause est-elle tout à fait désespérée ? Je ne vois que deux issues.

L’une plaira à l’Institut Turgot et à sa tradition libérale :  une application stricte de l’offre et de la demande de main-d’œuvre, la suppression totale de toute redistribution bénéficiant aux immigrés  peut re-équilibrer la situation. C’est techniquement possible, cela peut améliorer la situation, la rendre moins brûlante, mais c’est très difficile à vendre politiquement.  Pourtant, si les problèmes sont trop grands, on y arrivera. Tony Blair a évoqué cette idée :  ni allocations familiales, ni redistribution d’aucune sorte. Vous venez chez nous pour travailler, si vous trouvez du travail, très bien, sinon débrouillez-vous. Alors on imagine les immigrés mourant de faim dans la rue. Donc ce n’est pas si facile à mettre en œuvre, mais théoriquement c’est possible.

L’autre possibilité serait  l’inversion de pressions démographiques ou économiques. Mais imaginer une inversion des pressions démographiques  renvoie au problème structurel. Si le problème est mondial, un jour, il n’y aura tout simplement plus de haute pression démographique.  Or cette hypothèse est plus que probable.  Autrement dit, le différentiel est temporaire, on ne sait pas combien de temps cela durera, mais ce ne sera pas indéfini.

Une autre solution possible, bien connue en France, est la relance démographique, qui paraît indispensable, de manière délibérée. On sait à présent que les succès sont très mitigés en termes quantitatifs,  et qu’ils peuvent devenir problématiques  en terme qualitatifs.
Alors on n’ose pas trop évoquer ce genre de question, mais je me permettrai  de m’interroger :  est-il tout à fait judicieux d’encourager les moins aisés à avoir des enfants  alors que les coûts de l’éducation et de l’instruction  ne cessent d’augmenter ? Est-il tout à fait sensé d’encourager les femmes les plus douées et les mieux formées à avoir des enfants  pour ensuite les confier à des nourrices incultes et à des institutrices et des professeurs à la culture aléatoire ?  On peut en discuter…

De toute façons, les politiques délibérées de relance de la natalité deviennent de plus en plus difficiles à mettre en œuvre à mesure que le vieillissement devient plus intense. Si, par conséquent, l’hypothèse d’implosion est la bonne, cela ne marchera pas. Cela peut marcher localement un temps, mais pas indéfiniment.

Il y a une raison de fond à cela, qui est la suivante :  supposons que demain la natalité soit relancée dans nos pays à l’échelle du monde. Le résultat sera que la population active devra entretenir deux populations inactives :  les vieux, et les jeunes.  Il n’est pas exclu qu’il y ait un seuil de vieillissement où le poids soit tellement prohibitif, que la situation devienne irréversible.

Je ne sais pas si vous avez remarqué qu’il y a quelques mois, Angela Merkel a échoué à augmenter massivement l’aide aux familles et à la natalité, parce que les syndicats, mais aussi la population s’y est opposée,  car ceci ne pouvait être payé  que par une diminution des retraites,  de la Sécurité sociale et ainsi de suite.  Et madame Merkel a perdu.  On ne voit pas pourquoi d’autres réussiraient mieux ailleurs.

Evidemment, les économistes optimistes vous diront, et ils n’ont pas tort,  qu’un salut est possible dans une augmentation continue de la productivité.  Les sciences et leurs applications permettent et permettront, ce qui est probable, d’augmenter les ressources.  Il sera alors possible de payer à la fois les deux populations inactives.  A quoi l’on peut objecter, mais sans preuves concrètes, que cela repose sur la recherche et la créativité,  qui sont peu compatibles avec le vieillissement des populations, et la stérilité des femmes les plus douées.  Autrement dit, on ne peut pas exclure une implosion de la recherche dans les décennies ou les siècles à venir.  Or le problème est permanent.

A partir du moment où le cerveau remplace les muscles,
il n’y a plus aucune tâche qui ne soit accessible aux femmes

J’en viens à mon dernier point. Les problèmes structurels peuvent-ils connaître des solutions spontanées ou bien des solutions délibérées ?

Je crois qu’il y a un problème unique, à savoir que la modernité inaugure un stade de l’aventure humaine dont il n’est pas assuré qu’il soit compatible avec la survie de l’espèce humaine, pour trois raisons fondamentales, dont deux me paraissent irréversibles.


La première raison est la distribution sexuelle des tâches, comme disent les sociologues, a été complètement abolie par la cérébralisation des activités humaines. A partir du moment où le cerveau remplace les muscles, il n’y a plus aucune tâche qui ne soit accessible aux femmes. Elles sont aussi bonnes, souvent meilleures que les hommes. D’autre part, l’individualisation, c’est-à-dire le fait que la responsabilité de la vie de chacun incombe à chacun, fait en sorte qu’un être humain est un être humain, et il n’y a aucune raison de faire une distinction  entre hommes et femmes. Enfin, la démocratie postule qu’un citoyen n’est pas égal à un citoyen,  mais est identique à un citoyen en tant que citoyen. Par conséquent, toute discrimination est nulle et non avenue. Je ne vois pas la probabilité qu’il y ait un renversement de cette situation. On peut considérer que c’est définitivement acquis.



La deuxième raison est la fragilité du couple et du ménage qui est renforcée par l’individualisation, par une interprétation de plus en plus contractuelle de la démocratie, ce qui me parait dans l’ordre des choses et irréversible. Par l’augmentation de l’espérance de vie. C’est cynique mais c’est réaliste. Jusqu’à une date récente, lorsqu’on se mariait (en Europe) à 26 ans pour les femmes et à 29 ans pour les hommes, étant donné l’espérance moyenne de vie,  on passait 15, 20 ou 30 ans ensemble. C’est aujourd’hui de l’ordre de 60 ans,  alors plein de choses  peuvent se passer pendant ces décennies. Vous avez l’ouverture des horizons, le nombre des destinées possibles  ne cesse de se diversifier, de telle sorte qu’il devient de plus en plus improbable  que l’on consente à s’enfermer dans une destinée unique  qui a été fixée à un âge très jeune. Il ne faut pas non plus oublier  que la fécondité féminine est maximale entre 20 et 30 ans, et qu’au-delà, la probabilité de stérilité monte  de manière extrêmement rapide, la fenêtre est très étroite.



La troisième raison est que le coût de la reprogrammation des générations augmente avec la modernisation, et ceci de manière probablement irréversible là aussi.  L’argument purement économique de l’augmentation des ressources  induite par l’augmentation de la productivité  peut alors inverser la relation pour les aspects purement économiques du bilan des ménages. Mais j’y ai insisté, la dimension économique n’est qu’un aspect du bilan,  et avec l’enrichissement, il peut devenir secondaire, être mis entre parenthèses, les autres éléments prenant dans ce cas davantage de poids.


A partir de là, il est impossible de connaître l’avenir, ni les solutions totalement inédites que l’humanité est susceptible de mettre au point dans un avenir imprévisible. Il est inutile de faire de la science-fiction, cela ne sert à rien, et cela ne conduit à rien. On ne peut réfléchir et raisonner qu’à partir des éléments du passé, et de ce que l’on peut savoir de la nature humaine.

Une solution devient plausible, qui est à la fois spontanée et délibérée. Elle s’appuie sur ce que j’appelle le ménage humain naturel, c’est-à-dire un homme et une femme conduisant ensemble à l’âge adulte quatre ou cinq enfants. C’est le ménage monogame, stable, avec quatre ou cinq enfants mené à l’âge adulte.

Pourquoi vais-je jusqu’à qualifier de naturel ce ménage ? Pour plusieurs raisons que nous enseignent l’histoire.

Le ménage monogame stable est tout d’abord le régime normal naturel de l’homo sapiens sapiens à peu près sûrement depuis le début.  Pourquoi la solution du gorille mâle avec un harem  n’a-t-elle pas été choisie, ou bien celle des chimpanzés et de la promiscuité ?  Certainement à cause de la durée et du coût de l’éducation et de l’instruction qui,  occupant un tiers de la vie des jeunes, mobilise à plein temps pendant toute la phase adulte de la vie  la coopération de deux individus, un père et une mère,  qui sont disposés  à consentir ce coût.

Pourquoi quatre ou cinq enfants ?  C’est le résultat mathématique de la fécondité féminine multipliée par la mortalité infantile.  A l’état naturel (avant la médecine moderne), une femme avait au maximum de l’ordre de huit enfants. La moitié périssait, il en restait 4 ou 5, pour les plus fécondes. Ensuite, statistiquement, la population française actuelle est issue presque intégralement de familles de quatre enfants ou plus  au XVIIIe siècle. En-dessous de quatre, les lignées s’éteignement, tôt ou tard, et par conséquent, la contribution des familles de moins de quatre enfants aux XVIIIe siècle à la population actuelle  est négligeable statistiquement.  Enfin, on peut plaider que l’équilibre de la cellule familiale et de ses composantes,  tant le couple parental que la fratrie,  maximise ses chances d’épanouissement avec une fratrie de quatre ou cinq enfants  en raison de stratégies changeantes qui peuvent s’effectuer au sein de cette fratrie.  Ce n’est pas démontrable au sens fort du terme, mais c’est un argument que l’on peut faire valoir.

Considérons que j’ai raison et que la famille naturelle humaine est donc un ménage monogame durable avec quatre ou cinq enfants. Il est clair qu’aujourd’hui, si toutes les femmes avaient quatre ou cinq enfants, avec la disparition de la mortalité infantile, il en résulterait une explosion démographique proprement intenable à l’échelle planétaire. Il est donc tout à fait déraisonnable de viser cette situation.

Il vaut mieux viser l’équilibre compatible avec des fluctuations réversibles. Ce qu’on appelle un état stationnaire. Ce n’est pas une ligne horizontale qui ne fluctue pas, mais des fluctuations qui résultent à l’échelle des siècles en une ligne à peu près continue. Cette situation peut être atteinte, grâce à ce que j’appellerais un régime bimodal, c‘est à dire à deux rythmes. En effet, il suffirait qu’entre un tiers et la moitié des femmes trouve un conjoint stable et s’épanouisse en mère de famille et dans des activités compatibles avec le métier de mère de famille, toutes les autres ayant un, deux ou aucun enfant, à leur convenance. Ce régime est durable indéfiniment puisque cela donne, avec des fluctuations réversibles 2,1 ou davantage à l‘échelle des siècles et des millénaires et cela de manière indéfinie.

Une seule question se pose : à quelles conditions ce régime pourrait s’établir ? La réponse peut être donnée en 2 points.

Il suffirait de lever les obstacles...
imposés par les prélèvements obligatoires et qui empêchent...
les ménages disposés à désirer quatre ou cinq enfants
de le faire.

Il suffirait de lever les obstacles ou les freins  qui sont imposés par les prélèvements obligatoires et qui empêchent purement et simplement les ménages disposés à désirer quatre ou cinq enfants de le faire. Aujourd’hui, ils se condamnent à la pauvreté,  car ils n’ont pas la liberté de gérer leurs revenus et leur budget à leur guise.  Quelqu’un, quelque part,  prend les décisions à leur place, décide que 15, 20 ou 30% de leurs revenus  seront consacrés aux retraites. Si vous préférez avoir un enfant supplémentaire et une retraite un peu inférieure, vous ne pouvez pas,  la loi s’y oppose. Il est très clair que toute la politique dite sociale depuis 1945,  en tout cas en Europe (mais cela gagne le monde entier),  est diamétralement opposée  à cette solution. Par conséquent, c’est à cette politique sociale qu’il conviendrait que les politiques s’attaquent de manière courageuse,  parce qu’il faudrait du courage.
 
Il y a une deuxième mesure, qui fera grincer des dents.  Il faudrait faire en sorte que les femmes aient effectivement le choix de leur vie,  ce qui suppose la définition d’un salaire maternel pour celles qui choisissent une carrière maternelle,  financée en partie par la suppression des allocations familiales pour un ou deux enfants.  Celles-ci sont inutiles.  Le salaire ne devrait aller qu’aux familles qui assurent la reproduction et la perpétuité biologique de l’espèce,  puisque c’est ce qui est en jeu.
Le corollaire logique du salaire maternel est évidemment  que le salaire devrait être proportionnel à l’instruction des mères, c’est-à-dire à ce qui a été investi dans leur formation puisqu’il s’agit de rendre effectif le choix entre des carrières qui rapportent de manière équivalente. Plus une femme est diplômée, plus son salaire maternel devrait donc être élevé. Quel est l’homme politique qui réussira à vendre cette politique ?

Cette solution  (la seule que je voie,  mais il y en aura peut-être d’autres)  n’interviendra pas  de manière spontanée,  elle s’oppose à trop d’obstacles politiques, et par conséquent suppose un courage politique extrême, sauf en cas de renversement complet des perceptions diffusées depuis les années 60, en particulier dans la partie féminine de la population par les magazines  féminins ou autres, considérant que seules les pauvres filles ont de nombreux enfants, et que celles qui se respectent en ont peu.


Conclusion

L’avenir reste ouvert dans toutes les directions, y compris la pire, la disparition de l’espèce humaine. Il y a une seule certitude, c’est que la marche sera chaotique pendant des générations, des siècles ou des millénaires. Il n’y a aucune chance pour que l’humanité atteigne un état stationnaire satisfaisant dans un avenir proche, donc préparons-nous, préparons nos enfants et petits-enfants,  à un avenir chaotique. 
 


Jean Baechler

Ecrit par Jean Baechler
Le : 17/11/2006

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