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Le dynamisme selon Edmund Phelps

Le dynamisme selon Edmund Phelps

par Guy Millière

Il faut lire Edmund Phelps.  Pas seulement parce qu’il a reçu le prix Nobel d’économie pour 2006  et que nombre d’articles de la grande presse  française  ont décrit sa pensée de façon inexacte et caricaturale (à l’exception partielle du Monde,  sous la plume  d’Eric Le Boucher*),  mais parce que son travail ces dernières années  s’est concentré sur la notion de  « dynamisme »  et l’a conduit à s’interroger sur ce qui distingue l’économie américaine  des économies européennes. Travaillant à un livre sur la révolution planétaire en cours, et cherchant des explications pertinentes au déclin qui marque le « vieux continent » et risque de le conduire vers le crépuscule,  je ne pouvais qu’être intéressé. Un dîner parisien récent  en compagnie du vice-ministre américain du commerce extérieur, au cours duquel celui-ci m’a fait part de ses préoccupations inquiètes quant à l'avenir de l’Europe, n’a fait que renforcer mon intérêt.

L’Europe, dit Phelps, reste organisée selon les schèmes corporatistes qui ont émergé au vingtième siècle  dans l’entre-deux-guerres : un système où coexistent des syndicats, de grandes entreprises régies sur le mode de l’économie administrée et un gouvernement censé jouer le rôle de médiateur, apaiser les conflits, freiner les changements. *

Il en résulte de multiples rigidités et immobilismes, une impossibilité d’avancer au rythme de l’évolution du monde, une politisation des décisions. Et tout cela éloigne l’Europe d’une Amérique où ces rigidités et ces immobilismes sont absents  et où les structures entrepreneuriales sont davantage libres d’innover, de changer, de s’ouvrir aux innovations, de modifier les termes des contrats, d’accélérer si nécessaire.

Alors même que les schèmes qui bloquent l’Europe la condamnent à une croissance moindre, à des gains de productivité plus faibles, à un chômage important, à de graves déficits d’innovation, les Européens, contre toute évidence, restent persuadés que leurs modèles sont les meilleurs ;  que (je cite Phelps)


« leurs programmes d’assistance sociale sont meilleurs pour la production et la préservation du capital humain et intellectuel ».

Ce que Phelps appelle le « choc de la réalité » a déjà frappé, et explique l’extrême pessimisme dont sont imprégnés, aussi, tant d’Européens.  Le « choc de la réalité » explique, en outre, dit Phelps, la dénatalité, le vieillissement, le défaitisme qui marquent l’Europe et font qu’on y voit les mutations de l’économie globalisée comme des risques  bien davantage que comme des occasions à saisir.

Une Europe enlisée durablement dans le déclin risque, ajoute Phelps, de « se replier sur elle-même, et de glisser vers une autodestruction porteuse de multiples déstabilisations ».

Phelps souligne  qu’il n’est pas trop tard, que l’Europe  peut encore sortir de l’ornière, mais il précise que cela impliquera pour les différents pays qui la composent  de renouer avec une productivité élevée. Celle-ci, poursuit Phelps, implique des transformations institutionnelles et culturelles profondes. Je cite :


« seul permet le dynamisme  un système de propriété privée  marqué par une grande ouverture à la mise en œuvre de nouvelles idées  émanant des entrepreneurs,  et par une diversité plurielle de vues  parmi les financiers qui choisissent les idées à cultiver  en fournissant le capital et les incitations nécessaires »


Il faut donc l’ouverture la plus grande possible aux nouvelles idées et aux entrepreneurs qui les portent,  et la plus grande liberté de choix et de décision concevables pour les financiers.  Je cite toujours :

« les réglementations  du travail interdisent l’accès à l’emploi des gens les moins qualifiés », ces réglementations doivent disparaître.

« La recherche de gains de productivité reposant sur la recherche, le développement et les nouvelles technologies »


doit devenir un objectif primordial : pour le moment, dit Phelps, l’Europe bénéficie essentiellement, et de manière passive, de la recherche et des technologies développées aux Etats-Unis.

« Seule la productivité élevée permise par la recherche et les hautes technologies permet aujourd’hui de garantir à tous ceux qui sont en âge de travailler  un éventail d’emplois diversifiés et rémunérateurs ».

Dans une économie dynamique, ajoute Phelps, « les emplois peuvent et doivent apporter davantage que des revenus monétaires :  enrôler l’esprit de créativité des employés,  les pousser à découvrir l’étendue de leurs talents  et de leurs capacités ».

Phelps est obligé de noter  que la possibilité d’avancer dans ce sens  se trouve profondément entravée en Europe,  par la persistance du modèle corporatiste, par le « manque d’esprit d’entreprise et d’initiative » qui en découle, par des « systèmes éducatifs qui restreignent la créativité ludique », par une « difficulté généralisée à accepter l’idée de gagner beaucoup d’argent ».

Une phrase encore : « Le capitalisme dynamique est justifié non seulement par les avantages que peuvent en attendre les salariés aux plus faibles revenus, mais aussi par l’injustice qui résulte du fait de priver les gens entreprenants (et tous les autres créateurs)  des possibilités d’exprimer pleinement  ce dont ils sont capables ».

Cette autre phrase enfin: « Les économistes américains seraient heureux d’œuvrer avec leurs collègues européens à la recherche des moyens de faire sortir l’Europe de son incapacité croissante à la performance ».

Combien d’économistes européens seraient prêts à œuvrer en ce sens  avec leurs collègues américains,  et à regarder en face  ce qui fait que le « modèle économique européen », tout en prétendant être plus « social », crée moins de prospérité,  moins d’emplois et davantage d’exclusion  que le modèle américain ?  La question mérite d’être posée.


Note :

* Eric Le Boucher,    « L'économie de la réalisation personnelle », Le Monde, "15 octobre" 2006

Références :

Edmund Phelps,       « European Myths, European Realities », Project Syndicate, novembre 2002

« The Dynamism of Nations », Project Syndicate, novembre 2003.

« Dynamic Capitalism », The Wall Street Journal, 10 octobre 2006.


Ecrit par Guy Millière
Le : 27/11/2006

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