Ce qui frappe le plus lorsqu'on rencontre des adversaires du libéralisme, c'est que presque tous le définissent faussement, ou lui prêtent des implications qu'il n'a pas. Sa première caractéristique est donc qu'il fait toujours l'objet de fausses représentations. Et comme la deuxième est que tout le monde est libéral dans sa vie de tous les jours, parce que le libéralisme n'est rien d'autre que la morale commune que chacun reconnaît et pratique quand il ne se rêve pas en homme de l'Etat - ne pas voler, ne pas mentir, etc., il est facile d'en déduire que si les gens savaient ce que c'est, ils se reconnaîtraient en lui.

C'est une chimère que de rechercher les voies d'une coopération centralisée entre les hommes. Mais ceux-ci ont découvert spontanément et depuis toujours, les moyens de réaliser un ordre social coopératif sans lequel les civilisations auraient depuis longtemps disparu dans la guerre que les clans se mènent pour faire prévaloir leur propre conception de l'intérêt général.
Pascal Salin, Libéralisme, Ed. Odile Jacob, 2000
Comme nous l'avons vu au chapitre 1.4., l'individu cherche à s'associer à d'autres individus pour satisfaire des objectifs qui dépassent ses seules capacités. C'est ainsi que naissent les associations bénévoles ou les entreprises. Les associations peuvent avoir une existence limitée à la satisfaction d'un projet précis, par exemple la préparation de la Fête Patronale dans un village, et n'exiger aucun formalisme. Mais elles peuvent aussi avoir un objectif permanent, par exemple culturel ou charitable. Elles ont alors des statuts et vivent de cotisations et de dons. Ceci dans une société de liberté, car dans la société où nous vivons, l'État ou les collectivités locales faussent ce schéma de deux manières :
- d'une façon qui se veut édifiante, en attribuant des subventions aux associations. Cette pratique est immorale. Montrons pourquoi sur un exemple concret. Si, dans une commune, des personnes constituent une association pour la pratique du football, il n'y a aucune raison valable pour obliger les gens qui n'aiment pas le football à soutenir cette activité par de l'argent qui leur est extorqué par le biais des impôts locaux. Mais ce n'est pas le pire. Supposons que les habitants de la commune se partagent entre amateurs de football et amateurs de basket-ball. On pourrait naïvement penser que les amateurs de foot devraient donner de l'argent au club de foot et les amateurs de basket de l'argent au club de basket. Mais les politiciens sont plus rusés. Le Maire va prélever de l'argent sur [p. 40] tous les habitants et se faire mousser en subventionnant chacune des deux associations. Cela coûtera plus cher à la collectivité, puisque une partie de l'argent prélevé devra couvrir les frais administratifs de prélèvement et de redistribution, et encore en espérant qu'aucune fraction n'en sera détournée pour d'autres usages. Il y a des chances pour que personne ne fasse attention à l'augmentation des impôts, et si quelqu'un la critique une fois, ce sera vite oublié. En revanche Monsieur le maire pourra se faire applaudir à chaque match.
- Mais l'État et les collectivités locales faussent aussi le schéma libéral d'une façon honteuse, en finançant des associations n'ayant d'autre but que de caser des amis ou de contourner des limitations d'embauche, ou de diminuer artificiellement leur budget. En France, les fonds ainsi versés par les ministères sont de l'ordre du milliard d'euros. Ils servent en majeure partie à des organismes parapublics sous tutelle de l'administration et gérés par des fonctionnaires. Les subventions constituent la majeure partie de leurs ressources et quelquefois même la totalité. On en trouvera de très nombreux exemples dans les publications de l'iFRAP, de Contribuables Associés, dans le livre de Pierre Patrick Kaltenbach Tartuffe aux affaires (Éditions de Paris, 2001), et même dans les rapports de la Cour des Comptes, sans que cela gêne le moins du monde les personnes au pouvoir.
Dans le passé, un des rôles les plus utiles des associations a été le secours mutuel pour faire face aux aléas de l'existence. Les sociétés de secours mutuel ont toujours existé sous une forme ou une autre. Après une courte éclipse pendant la Révolution, elles ont commencé à connaître un essor particulier dès le début du premier empire, sous l'influence de la Société Philanthropique de Paris, fondée par les membres les plus éminents de la noblesse libérale dès 1780. Cette dernière déclarait en 1806
"il s'agit d'engager les ouvriers à se réunir pour s'assurer mutuellement des ressources en cas de maladie, ou lorsque les infirmités de la vieillesse les mettrait dans l'impossibilité de continuer leurs travaux"
La formule mutualiste fut ainsi donnée comme alternative à l'assistance, qui signifie dépendance et qui est attentatoire à la dignité de l'individu.
Le mutualisme, reposant sur un effort d'épargne librement consenti, [p. 40] tend au contraire à responsabiliser l'individu qui devient le propre gérant de son épargne. L'exemple va rapidement se généraliser.
"J'ai vu surgir spontanément, nous dit Bastiat, des sociétés de secours mutuel, il y a plus de vingt cinq ans parmi les ouvriers et les artisans les plus dénués, dans les villages les plus pauvres du département des Landes.
"Le but de ces sociétés est évidemment un nivellement général de satisfaction, une répartition sur toutes les époques de la vie des salaires gagnés dans les bons jours. Dans toutes les localités où elles existent, elles ont fait un bien immense. Les associés se sentent soutenus par le sentiment de la sécurité, un des plus précieux et des plus consolants qui puissent accompagner l'homme dans son pèlerinage ici bas. De plus, ils sentent tous leur dépendance réciproque, l'utilité dont ils sont les uns pour les autres ; ils comprennent à quel point le bien et le mal de chaque individu ou de chaque Profession deviennent le bien et le mal communs ; ils se rallient autour de quelques cérémonies religieuses prévues par leurs statuts ; enfin, ils sont appelés à exercer les uns sur les autres cette surveillance vigilante, si propre à inspirer le respect de soi même, en même temps que le sentiment de la dignité humaine, ce premier et difficile échelon de toute civilisation.
"Ce qui a fait jusqu'ici le succès de ces sociétés succès lent, à la vérité, comme tout ce qui concerne les masses, c'est la liberté, et cela s'explique.
"Leur écueil naturel est dans le déplacement de la Responsabilité. Ce n'est jamais sans créer pour l'avenir de grands dangers et de grandes difficultés, qu'on soustrait l'individu aux conséquences de ses propres actes. Le jour où tous les citoyens diraient :
"nous nous cotisons pour venir en aide à ceux qui ne peuvent travailler ou ne trouvent pas d'ouvrage, "
"il serait à craindre qu'on ne vît se développer, à un point dangereux, le penchant naturel de l'homme vers l'inertie, et que bientôt les laborieux ne fussent réduits à être les dupes des paresseux. Les secours mutuels impliquent donc une mutuelle surveillance, sans laquelle le fonds des secours serait bientôt épuisé. Cette surveillance réciproque, qui est pour l'association une garantie d'existence, pour chaque associé une certitude qu'il ne joue pas le rôle de dupe, fait en outre la vraie moralité de [p. 41] l'institution. Grâce à elle, on voit disparaître peu à peu l'ivrognerie et la débauche, car quel droit aurait au secours de la caisse commune un homme à qui l'on pourrait prouver qu'il s'est volontairement attiré la maladie et le chômage, par sa faute, et par suite d'habitudes vicieuses ? C'est cette surveillance qui rétablit la Responsabilité, dont l'association, par elle même, tendait à affaiblir le ressort.
"Or, pour que cette surveillance ait lieu et porte ses fruits, il faut que les sociétés de secours soient libres, circonscrites, maîtresses de leurs statuts comme de leur fonds. Il faut qu'elles puissent faire plier leurs règlements aux exigences de chaque localité. [Harmonies économiques, 1848, 2006.]
Tout au long de son histoire, la mutualité a été en butte aux tentatives d'ingérence de l'Etat.
En 1848, déjà, Bastiat s'alarmait parce qu'une commission de l'Assemblée Législative était chargée de préparer un projet de loi sur les sociétés de secours mutuel. Dans un texte célèbre, devenu aujourd'hui un morceau d'anthologie chez les libéraux, notamment les médecins, il expliqua les dangers de cette ingérence :
"Supposez que le gouvernement intervienne. Il est aisé de deviner le rôle qu'il s'attribuera. Son premier soin sera de s'emparer de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser; et, pour colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable.
"Car, dira-t-il, n'est il pas bien naturel et bien juste que l'Etat contribue à une œuvre si grande, si généreuse, si philanthropique, si humanitaire?"
Première injustice, faire entrer de force dans la société, et par le côté des cotisations, des citoyens qui ne doivent pas concourir aux répartitions de secours. Ensuite, sous prétexte d'unité, de solidarité (que sais je?), il s'avisera de fondre toutes les associations en une seule soumise à un règlement uniforme.
"Mais, je le demande, que sera devenue la moralité de l'institution quand sa caisse sera alimentée par l'impôt ? Quand nul, si ce n'est quelque bureaucrate, n'aura intérêt à défendre le fonds commun, quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prévenir les abus, se fera un plaisir de les favoriser; quand aura cessé toute surveillance mutuelle, et que feindre une maladie ce ne sera autre [p. 43] chose que jouer un bon tour au gouvernement? Le gouvernement, il faut lui rendre cette justice, est enclin à se défendre; mais, ne pouvant plus compter sur l'action privée, il faudra bien qu'il y substitue l'action officielle. Il nommera des vérificateurs, des contrôleurs, des inspecteurs. On verra des formalités sans nombre s'interposer entre le besoin et le secours. Bref, une admirable institution sera, dès sa naissance, transformée en une branche de police.
"L'Etat n'apercevra d'abord que l'avantage d'augmenter la tourbe de ses créatures, de multiplier le nombre des places à donner, d'étendre son patronage et son influence électorale. Il ne remarquera pas qu'en s'arrogeant une nouvelle attribution, il vient d'assumer sur lui une responsabilité nouvelle, et, j'ose le dire, une responsabilité effrayante. Car bientôt qu'arrivera-t-il ? Les ouvriers ne verront plus dans la caisse commune une propriété qu'ils administrent, qu'ils alimentent, et dont les limites bornent leurs Droits.
"Peu à peu, ils s'accoutumeront à regarder le secours en cas de maladie ou de chômage, non comme provenant d'un fonds limité préparé par leur propre prévoyance, mais comme une dette de la Société. Ils n'admettront pas pour elle l'impossibilité de payer, et ne seront jamais contents des répartitions. L'État se verra contraint de demander sans cesse des subventions au budget. Là, rencontrant l'opposition des commissions de finances, il se trouvera engagé dans des difficultés inextricables. Les abus iront toujours croissant, et on en reculera le redressement d'année en année, comme c'est l'usage, jusqu'à ce que vienne le jour d'une explosion. Mais alors on s'apercevra qu'on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d'un ministre ou d'un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d'avoir perdu jusqu'à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté, et de la Justice. [Ibid.]
Ce texte était prémonitoire. Un siècle plus tard, en 1945, l'Etat a finalement dépouillé la mutualité de ses fonctions essentielles en créant la Sécurité Sociale, et ce que décrit Bastiat est exactement ce qui s'est passé. [p. 44]

Ecrit par Jacques de Guenin
Le : 02/07/2006
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